« Le lambeau » de Philippe Lançon

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« Le lambeau » de Philippe Lançon

On m’avait dit que c’était un très beau livre. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Alors j’ai attendu. Peur du pathos, de vivre des douleurs qui ne me regardaient pas. Et aussi avais-je envie de me replonger dans cet horrible attentat contre les journalistes de Charlie-Hebdo ?

Oui, c’est très bien écrit, sans pathos ni dramatisation, c’est extrêmement juste, du moins, ça paraît juste à mes yeux. Mais la réalité ne se dérobe-t-elle pas sans cesse ? L’auteur laisse planer ce doute immense entre la réalité et le souvenir. il recense les pièges de la mémoire, les oublis, les faux souvenirs, les réactions des autres, les siennes qui peuvent même le surprendre et générer de l’incompréhension. Rien de linéaire, chaque sensation butte sur l’inattendu comme dans un rêve. Tout se mêle, se revit car parfois il s’accroche à une image par exemple celle d’une anémone de mer qui se confond avec son ami Bernard. Il s’y accroche comme à une rambarde de sécurité, un objet qu’il reconnaît, ne veut pas lâcher et qui s’apprivoise.

 L’auteur dit comment s’installent en lui des sensations, des sentiments, des images qui surgissent, vont et viennent, qu’il ne chasse pas et même qu’il semble chérir puisqu’elles concernent ses amis morts.

Dans un style assez sobre, posé, précautionneux, il avance dans son récit au pas lent du blessé, détaillant les sensations qui s’imposent à lui, les demi-vérités, ce qu’il a cru voir, comprendre de l’événement. Il associe à la réalité présente des souvenirs enfouis et sa vulnérabilité d’enfant ressurgit. Son esprit d’adulte se réfugie dans le corps oublié de l’enfance lorsqu’il est entre les bras solides des soignants, retrouvant  les postures de enfantines. Il gardera un certain temps le geste de petit garçon qui tend le front pour le baiser de ses parents et de ses proches comme quand il était petit.

Il parle des soignants et il en parle bien. La réparation fut longue et laborieuse, ponctuée d’échecs. Il parle de ce cocon qu’ils forment autour de lui, reléguant au second plan la famille et les amis même si s’est instauré un roulement permanent des proches pour une perpétuelle présence la nuit. Cette disponibilité des siens est une évidence qu’il accepte sans remords. Mais cet entourage dévoué  doit céder le pas, toujours à une autre priorité, celle de sa chirurgienne ou des autres soignants, relégué parfois de longs moments dans le couloir dans une attente inconfortable. Désormais son corps entretient une plus grande intimité avec tout le personnel qu’avec personne d’autre.

L’auteur parle de la technique de la greffe du menton. On utilisera une partie de son péroné prélevée et non remplacée, un morceau de son mollet réputé bien vascularisé et donc apte à la greffe. Là viendra se greffer un morceau de la cuisse interne pour le réparer. Brûlures, fourmillements, étouffements, sondes, aspirateurs, sondes, le corps entier est sollicité pour la réparation.

Il semble pourtant maîtriser l’effroi, la douleur comme s’il s’agissait d’une vague dont il attend avec patience le passage. Sans doute n’en est-il rien. En tout cas, même bien entouré, il vit des épisodes de solitudes lorsque la greffe craque, sa lèvre fuit, qu’il n’a pas de réponse à ses inquiétudes et aussi se sent coupable de son corps qui fait échouer la cicatrisation.

La littérature l’accompagne, Kafka, Thomas Mann et Proust notamment qu’il relit sans cesse. Il y retrouve un écho à ses doutes, ses douleurs et ses appréhensions car il les glisse tour à tour sous le drap du brancard qui l’emmène au bloc, une enième fois.

Sa chirurgienne est à l’affût, elle semble peaufiner son oeuvre mais dit qu’il faut savoir s’arrêter. Comme lui pense-t-il quand il écrit. Il faut savoir s’arrêter de corriger un texte.

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