« Illettré » de Cécile LADJALI

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Illettré de Cécile Ladjali

C’est un livre incroyablement déstabilisant. La veille où j’en ai commencé la lecture, le téléfilm qui en a été inspiré est passé à la télévision. Ainsi, j’avais en tête quelques jolies images et surtout des éléments d’espoir. De plus, un débat avait suivi et des témoignages ont ainsi porté l’illettrisme au niveau d’un véritable handicap aux conséquences sous-estimées. Et parce que ce sujet me touche, j’ai repris plusieurs fois ce livre pour retrouver les moments-clés. Même si l’approche est un peu trop intellectuelle à mon goût, l’auteur fait le tour me semble-t-il, de tous les obstacles qui se dressent devant l’apprentissage de la lecture. Mais j’ai trouvé très intéressante la scène page 200, où Sibylle réalise que sa fille est en train de lire. Cela ressemble à une seconde naissance.

Le traitement du sujet par l’auteur est dur. Il est effectivement dramatique de voir à quel point la peur, la honte paralysent l’illettré, à quel point l’environnement familial pèse parfois en faisant obstacle à la scolarité. Car ce monde de la connaissance auquel l’enfant peut avoir accès déclenche parfois chez lui un conflit de loyauté. Il croit trahir les siens et ses ascendants croient être reniés. L’auteur dénonce aussi la passivité de l’environnement scolaire qui peut maintenir un adolescent jusqu’à treize ans dans des classes qui ne lui apportent rien. Ensuite le jeune homme qu’il est devenu mobilise son énergie à donner le change, faire semblant jusqu’au moment où la vérité le rattrape et où il est submergé de honte. Même les actions d’aide à l’illettrisme sont critiquées par l’auteur puisqu’elle dresse le portrait d’une diplômée arrogante et condescendante se résignant à faire du social en attendant une chaire à l’université.

Le style est particulièrement maîtrisé pour nous précipiter, dès la première page dans l’univers glauque du personnage principal Léo, vingt ans. Mais l’auteur reste à distance, les mots choisis plombent le décor ou embellissent des scènes qui sont alors souvent soit des souvenirs soit des rêves.

« Maculé de petits ronds aux diamètres variables, l’asphalte est hérissé de reliquats de gomme. Les taches molles qu’ont fini par former les crachats des passants se détachent du sol de quelques millimètres. … Remontant la rue des Martyrs, Léo compte ces formes, et puisque la semelle en crêpe de ses souliers est très fine, il tente de sentir le relief minuscule que ces fragments d’humanité ont imposé à la chaussée : 1. 2. 3. 4.  Il organise sa pensée, anticipe les minutes qui s’égrènent comme les perles d’un chapelet invisible qui lui serrerait la gorge en même temps qu’il observe le nœud coulant du soleil fondre au-dessus des toits. »

Plus loin l’auteur décrit notre protagoniste rencontrant une prostituée et la suivant dans une chambre d’hôtel.

« La fille marche à la fenêtre. Ses fesses sont des quartiers de lunes impudiques soudées aux reins, dont la souplesse reptilienne révèle l’impertinent sourire de deux fossettes. »

Léo qui a tout de même un minimum de relations sociales, les collègues de l’usine, la concierge, sa grand-mère avec sa tendresse et ses crêpes à la confiture, les souvenirs de son enfance dans le mobil-home avec ses parents, semble seul et démuni. Quand l’émotion est trop vive Léo en effet va dialoguer avec lui-même au cimetière.

Nous faisons connaissance avec le quotidien de Léo un petit appartement qu’il partage avec un iguane enfermé dans son terrarium. A quelques blocs de là se situe l’imprimerie où il travaille. Les lettres le fascinent, comme celles qu’il voit de son lit, lumineuses brillant en haut d’une tour siège d’une banque et qui semblent le narguer.

« Un peu après six heures, une sphère orange incendie façades, pylones, rails, grues, asphalte, arbres chétifs piquant la ZAC, voitures qui filent. … Il s’habille d’un jean délavé trop grand pour lui, d’un tee-shirt clair… enfile ses baskets sans lacets et descend à pied les sept étages car l’ascenseur est en panne. Dans la cage d’escalier l’odeur des poubelles est tenace… »

En bas de l’immeuble enfin quelqu’un qui nous semble pouvoir éclairer la vie du protagoniste : Sibylle, l’infirmière, l’a soigné lors de son accident. Il y a perdu deux doigts de sa main droite. Une pancarte avertissait du danger, mais il ne savait pas lire. Personne à l’usine ne semblait connaître son illettrisme. Sibylle va l’aider à écrire de la main gauche puis elle comprendra qu’il a besoin d’apprendre complètement à lire et à écrire.

L’auteur distille tout au long de son roman des personnages et des scènes symboliques qu’il n’est pas toujours aisé de décoder : même si c‘est assez clair pour la chambre-bibliothèque de Sybille aux murs couverts de livres et d’écritures, c’est moins évident pour l’ami François qui filme la nuit, le noir étant pour lui synonyme de liberté. Il y a aussi Bébel, un collègue qui lui parle de son enfance et de son professeur.

« Le maitre plastronnait en pourfendeur des classes dominantes, devenant ainsi le porte-parole des laissés-pour-compte. Le petit Bébel était la vivante affiche de ses idées : l’homme naissait bon et le restait si l’odieuse culture des bourgeois ne le contaminait pas. … Il le savait sans affectation et l’invita plus d’une fois chez lui pour des cours de soutien. … son soulagement quand à seize ans l’usine le priva pour toujours de la présence poisseuse de cette homme. »

Malgré tout Léo s’impose à l’usine et s’oppose à son patron qui veut licencier un collègue. Alors, vainquant son trac il trouve le sujet  susceptible de faire l‘objet d’une conversation avec Sibylle.

 « Quand il se retrouve face à elle, il perd les pédales. Il ne sait plus ce qu’il dit. … Parler. Dire n’importe quoi – Aujourd’hui, j’ai tenu tête à mon patron qui avait licencié un collègue. Alors elle approche son visage puis pose ses lèvres sur sa joue – Un baiser pour votre ami, et à présent un second un second pour vous. Déflagration dans tout le corps. Larynx en charpie. …»

Maintenant Violette, la fille de Sibylle sait lire et Léo en est témoin.

« Léo est descendu chez Sibylle pour sa leçon. … Quand elle entend sa fille, au début, Sibylle ne prête guère attention à l’exercice. … Intriguée néanmoins par le caractère à la fois lancinant et mécanique de la voix, elle observe l’enfant et,… elle trouve que le joli cou tendu sur la page, les yeux remplis d’un sérieux ébloui, indiquent une autre vérité : Violette lit vraiment. La chose est advenue d’un coup, sans crier gare. Un perce-neige. Une fleur minuscule parmi le gel. Un tout premier soleil. A la graphie maîtrisée s’est superposée la lecture qui n’est venue qu’après l’écriture. …Quand elle lit, la  petite a l’impression tenace d’avoir elle-même tracé les lettres qui lui racontent une histoire. Auteur de sa lecture, le lecteur est ce puissant démiurge qui met au monde un sens, tandis que ce sens intègre sa voix à l’univers. »

Malgré une approche que j’admets difficile, c’est un livre à lire et où l’on peut trouver avec plaisir après une deuxième et pourquoi pas une troisième lecture des occasions de réflexion supplémentaires. Ensuite, débarrassé du suspens de l’intrigue, le lecteur apprécie pleinement le style élégant et nuancé de l’auteur.