Lumineuse Colette

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Chaque premier mercredi du mois, nous nous retrouvons dans le salon de lecture de notre librairie favorite (1). En ce début de saison, même si nos journées d’été avaient été remplies de lectures intéressantes, nous n’avions pas de véritable détermination à imposer un auteur. Sauf notre amie qui nous réunit mensuellement dans ce salon et qui, d’une bibliothèque de famille a hérité de la collection complète du centenaire des oeuvres de Colette. Mis à part son ravissement devant l’édition superbement illustrée, elle nous a confié son éblouissement à redécouvrir l’écriture de Colette.

Dans un premier temps, nous avons laissé à nos souvenirs d’école primaire les « dialogues de bêtes » et autres « vrilles de la vigne » pour aborder son oeuvre de la maturité, moins connue : « la naissance du jour » où Colette relit les lettres de sa mère et forge le personnage de Sido en revivant ses souvenirs. Michel de Castillo, dans la biographie critique qu’il a faite  de Colette estime qu’elle a même réinventé la réalité. Mais le résultat est un hommage éblouissant et peu importe que Sido ait sacrifié ou pas une visite à sa fille pour voir fleurir son cactus rose.

« Monsieur, Vous me demandez de venir passer une huitaine de jours chez vous, c’est-à-dire auprès de ma fille que j’adore. Vous qui vivez auprès d’elle, vous savez combien je la vois rarement, combien sa présence m’enchante, et je suis touchée que vous m’invitiez à venir la voir. Pourtant, je n’accepterai pas votre aimable invitation, du moins pas maintenant. Voici pourquoi : mon cactus rose va probablement fleurir. C’est une plante très rare, que l’on m’a donnée, et qui, m’a-t-on fit, ne fleurit sous nos climats que tous les quatre ans. Or, je suis déjà une vieille femme, et, si je m’absentais pendant que mon cactus rose va fleurir, je suis certaine de ne pas le voir refleurir une autre fois… »

Le deuxième livre que nous avons lu est « le fanal bleu ». On ne peut pas l’appeler oeuvre de la maturité, car Colette est déjà entrée dans une vieillesse impotente. Mais la démonstration d’un art de vivre est à nouveau fulgurante. Elle continue comme tout au long de sa vie à savourer la sensualité du moment, à s’étonner du spectacle de la nature, à décrire avec dérision les capacités de son corps qui s’affaiblissent. Mais elle goûte toujours aussi pleinement la compagnie de la vie animale ou végétale, se pique de relever sa maladresse ou sa timidité devant de nouveaux événements. Elle jouit pleinement de sa propre compagnie car elle est riche des sentiments qu’elle porte à ses amis.

« …Une fois, deux fois, trois fois, me détournant du livre ou du papier bleuté vers le préau magnifique dont la vue m’est consentie, j’ai pensé : « Les enfants du Jardin cette année sont moins criards » ; peu après j’accusais d’extinction progressive la sonnette de l’entrée, celle du téléphone, et tous les timbres orchestraux de la radio. Quant à la lampe de porcelaine, – pas le fanal bleu de jour et de nuit, non, la jolie lampe peinte de bouquets et d’ornements, – je n’eus pour elle que grommellement et injustice : « Qu’est-ce qu’elle a pu manger, celle-là, pour être si lourde. » Ô découvertes, et toujours  découvertes ! Il n’y a qu’à attendre pour que tout s’éclaire. Au lieu d’aborder des îles, je vogue donc vers ce large où ne parvient que le bruit solitaire du ressac ? Rien ne dépérit, c’est moi qui m’éloigne, rassurons-nous. Le large, mais non le désert. Découvrir qu’il n’y a pas de désert : c’est assez pour que je triomphe de ce qui m’assiège… »

« … Le moineau, ce piéton… Je n’avais pas l’intention de parler de lui. Je ne voulais que le nourrir, et m’en tenir là…. » – « …Le cri de ceux-ci, si peu modulé qu’il ne rompt pas toujours le sommeil du matin chèrement acquis, je le supporte aussi bien qu’au Palais Royal. Mais je ne prévoyais pas qu’à l’heure où le sommelier immaculé apporte le plateau et écarte les rideaux croisés sur la fenêtre ouverte, je n’avais pas prévu qu’à cette heure-là il m’arriverait non pas de voir entrer les passereaux dans ma chambre, mais de les en voir sortir. Sept issirent, couleur de souris, de dessous mon lit, et rejoignirent les autres piailleurs dehors, sur le petit balcon. A partir de ce jour-là, j’eus peine à suivre les progrès de leur familiarité, je devrais dire leur exigence. Leur appétit n’a pas plus de bornes que de trêve. Trois petites femelles fondèrent une nourricerie sur le balcon, pour des jeunes déjà emplumés mais qui imitaient encore très bien la prière et le grelottement frileux des oisillons affamés. … »

« … Mais j’étais avertie que le temps n’était pas loin où dans une petite foule indistincte j’allais découvrir l’individu, le singulier, le préféré qui me préférerait. Chaque fois le danger, avec l’animal, se fait le même pour nous. Choisir, être choisi, aimer : tout de suite après viennent le souci, le péril de perdre, la crainte de semer le regret. De si grands mots au sujet d’un passereau ? Oui, d’un passereau. Il n’est pas, en amour, de petit objet. »

Nous n’étions pas encore rassasiés de lecture de Colette et nous avons échangés des titres de biographies, d’albums de photographies que l’on peut en partie trouver à la Bibliothèque municipale. Notre amie qui préside à nos réunions nous a aussi confié qu’elle collectionnait les recettes de  cuisine de ses écrivains favoris. Elle nous indiqua que l’on perçoit ainsi une certaine intimité avec les auteurs aimés  comme lorsqu’on visite une de leurs maisons encore emplie de leurs meubles et des objets de leur quotidien. Elle nous montra le livre des recettes de cuisine de Colette richement illustré, recélant d’authentiques recettes elles-mêmes parsemées dans quelques ouvrages. Elle en a même réalisé une pour un dîner d’amis. J’imagine sans effort une certaine émotion quand tous les convives partagent la même admiration pour un auteur, à qui ce jour-là on réserve la place d’honneur.

Cette promenade dans l’oeuvre de  Colette s’est provisoirement clôturée par une belle soirée de lecture avec les amis du Théâtre du Griot Blanc, un mercredi soir à la Salle Cuzin.

L’art de la lecture est difficile et il faut effectivement le talent des théâtreux pour nous emporter dans l’univers d’un auteur. Connaissant la plupart des textes, j’ai éprouvé un immense plaisir à accompagner mot à mot le lecteur ou la lectrice, comme on attend le morceau de musique qui nous émeut particulièrement dans un opéra ou une symphonie.

Même si tout est à lire dans Colette, et les « Dialogues de Bêtes » sont vraiment un régal, je veux signaler dans « Les vrilles de la vignes » deux textes exceptionnels : « Nonoche » qui est le portrait d’une chatte tout aussi naturellement mère que chatte et « Nuit blanche » tableau éminemment subtil de l’intimité amoureuse, alliant impudeur et retenue de façon remarquable.

Relisez Colette, elle vous accompagnera merveilleusement.

(1) Salon de Lecture organisé par l’Université du Temps Libre d’Auch.