« Profession du père » de Sorj CHALANDON

Selon Wikipedia, l’auteur est le fils d’un partisan de l’Algérie française, qui reçoit une éducation quasi para-militaire. Son père décède en 2014 alors que Sorj ne sait toujours pas quelle aura été sa profession (parachutiste ? professeur de judo ? agent secret ?…).
Ce livre est donc autobiographique. J’ai vérifié car même si le contexte historique est bien reconstitué (la fin de la guerre d’Algérie), je doutais encore qu’un père puisse à se point manipuler son fils, manipulation si bien apprise qu’il saura lui aussi à son tour, manipuler, sans doute pour enfin maîtriser les événements et non plus les subir. Le père associe son fils à sa haine de de Gaulle, à ses amitiés pour l’OAS et à sa soi-disant collaboration avec les services secrets et la CIA, mais là n’est pas le plus important.
Surnage de cette histoire, l’immense solitude d’un petit garçon, puis d’un jeune homme et enfin d’un homme qui, malgré tout aime son père, aime sa mère et toute sa vie aura les deux mains tendues vers eux, vers des bras qui ne s’ouvrent jamais, comme s’ils ne le voyaient pas.
Ce pourrait être des parents ordinaires, trop occupés par leurs soucis quotidiens et en même temps pleins de culpablité, mais là, ce ne sont que des gens rétrécis sur leurs misères, le père mettant en scène ses fantasmes dans un psychodrame à trois, une mère se recroquevillant le plus possible pour avoir la paix, persuadée ou se persuadant incessamment que sa vie est tout à fait normale tout comme il est normal que le bonheur ou bien juste le plaisir en soit totalement absent.
Ce petit garçon n’a plus que son imagination et son cahier à dessins pour survivre, avec l’espoir en grandissant que peut-être les bras de ses parents s’ouvriront.
Et tout tourne autour du quotidien, des légumes à éplucher à l’heure précise, du rythme de la triste vie qui s’écoule sans changement, sans visite, juste avec la surveillance obsessionnelle du voisin soi-disant communiste.
Lorsque plus tard le fils leur rendra visite ils ne sauront que faire du gâteau apporté, ne pourront que demander l’heure de son prochain train, comme pour savoir quand leur morne vie pourra reprendre.
Et enfin, après l’enterrement de son père, non sans douleur, il se tourne avec des lambeaux de souvenirs épars, à l’occasion du vol d’un cerf-volant, vers son épouse et son fils.

C’est récit poignant où on a peur pour l’enfant battu par son père, pour la mère prise entre deux feux mais qui s’habitue. Puis on a peur pour l’enfant qui prend un chemin dangereux. Ensuite on a mal pour le jeune homme abandonné puis pour l’homme mûr qui attend encore un geste de ses parents. Le petit enfant souffre encore chez cet homme de plus de 60 ans. Les douleurs de l’enfance sont vraiment inconsolables.

Le style est précis, l’émotion plane dans les descriptions brèves, le regard, la tête penchée. Comme le dessinateur qu’il est il dresse à grands traits le décor de l’émotion. Les dialogues y sont courts mais essentiels, obsessionnels ou sans âme lorsqu’ils sont gênés par la visite du fils.
Les mots percutent la mémoire de l’enfant comme une sentence. Le père affirme, hurle, fouette et la mère plus tard console, mais excuse : « tu connais ton père ».
Les mêmes mots, les mêmes scènes, comme un rituel.

A côté de ce rapport très particulier avec ses parents, l’auteur aborde la relation amicale, le mensonge et la trahison à travers son lien noué avec le camarade d’école rapatrié d’Algérie. Il a déjà traité de ce thème semble-t-il dans « mon traître » et dans « retour à Killybegs » que je me suis empressée d’acheter.

 

3 réflexions sur “« Profession du père » de Sorj CHALANDON

  1. Nous avons rencontré Sorj Chalandon à plusieurs reprises à l’occasion d’un petit salon littéraire. Nous gardons le souvenir d’un homme très sympathique, simple, enthousiaste qui sait très bien raconter pour le grand plaisir de son public. Curieusement, je n’ai pas encore lu de livre de lui. Par contre je les ai bien notés et je vais certainement me pencher bientôt sur son dernier, car ta chronique m’a donné beaucoup envie ! J’appréhende néanmoins un peu le sujet – l’impuissance des enfants face à des situations qu’ils sont incapables de comprendre ou de gérer et qui laissent des traces pour toute la vie…
    Dans tous les cas, merci pour ta chronique et quelle joie de te voir sur WordPress (je l’attendais depuis longtemps !)
    Au plaisir de partager de nouvelles lectures.

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  2. Nous avons fait Sorj Chlalandon l’auteur favori pour nos ateliers de lecture de janvier mais aussi de février.
    « Profession du père » est un livre à lire sans crainte, car l’auteur garde une retenue qui met à l’abri du voyeurisme, même s’il nous touche totalement. Mais il y a quelque chose d’extraordinaire à constater dans le livre, et aussi dans la vie pour ceux qui l’ont rencontré, c’est sa grande capacité à la résilience compte-tenu de ce qu’il a vécu ainsi que l’universalité de ses préoccupations. L’amitié (et la trahison), thème resté en suspens dans ce livre et qu’il aborde magnifiquement dans ses ouvrages sur l’Irlande (mon traître et retour à Killybegs).
    J’ai un grand regret de ne pas avoir su qu’il était de passage cette semaine à Toulouse, car à l’écoute des amies qui l’ont rencontré, c’est un homme sincère, passionné et non dénoué d’humour.
    Pour notre amie qui anime l’atelier et a tout lu de Sorj Chalandon, « profession du père » est le plus abouti au niveau du style, « Le Petit Bonzi » le plus émouvant, et « le quatrième mur » le meilleur de ses livres.
    Nous continuerons notre atelier le mois prochain avec « La promesse », une histoire de fidélité (encore l’amitié) de six amis qui chaque jour viennent faire vivre la maison de l’ami disparu.
    Personnellement, c’est une grande joie d’avoir découvert cet auteur.
    Au plaisir de partager nos prochaines découvertes !

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