« Les pays » de Marie-Hélène Lafon

J’avais déjà lu « Joseph » de Marie-Hélène Lafon et quelque chose me gênait, car je me demandais « d’où » elle écrivait pour parler ainsi d’un ouvrier agricole qui à force de vivre chez ses patrons avait en quelque sorte oublié de vivre son existence à lui.
J’ai souffert en lisant cette description d’une vie en retrait, dans l’ombre, Joseph n’est pas chez lui, même si ce sont de bons patrons, il vit effacé, dans le renoncement ou la fatalité.

Puis nous en avons discuté en atelier de lecture, Marie-Hélène Lafon sait de quoi elle parle, elle est donc légitime. Elle parle de la campagne avec ses tripes. Lorsque partie à l’université, happée par la ville, elle ressent dans son corps la saisonnalité des activités. Alors que le gazon citadin verdit, l’herbe la vraie lui revient en mémoire et se déroule dans sa tête la saison des foins.

Pour ceux qui s’interrogent sur le titre, un « pays » est un natif du même endroit, du même village, parfois de la même région.

Toujours accrochée à son monde, elle découvre le fossé qui la sépare des façons de vivre des bourgeois, des nantis, plus cultivés qu’elle et assis sur les mêmes bancs. Elève bosseuse, ayant toujours travaillé de toutes ses forces, elle est tout de même habitée par la peur d’échouer et de perdre sa bourse. Entrer dans une librairie la déboussole. Trop de livres, ceux qu’il faut lire, ceux qu’elle n’arrivera jamais à lire et surtout ceux qu’elle aurait déjà dû lire.

Avec une grande pudeur mais une franchise implacable, elle conte l’expédition que représente pour ses parents le voyage du Cantal vers Paris, au moment du Salon, en train, car les amis les ont convaincus que l’accès à Paris est hors de portée des ruraux, habitués à la ferme, aux routes peu fréquentées même si l’hiver elles sont bordées de congères. Le père acquiesce à regret. Dans le train, les sacs s’empilent, les cadeaux indispensables, pâtés et fromages encombrent nécessairement.

Elle intègre ce décalage des deux mondes, sans renoncement ni préférence, partageant au fil des années son temps.
Bien qu’attachée à sa campagne, à sa famille, à son père, chacun mesure l’écart qui s’est creusé dans les modes de vie et de pensée. Même si l’agriculture a intégré la mécanique dans bien des tâches et par là même introduit du confort, ce monde réglé sur le temps, les saisons, l’exigence de la nature à laquelle on se soumet, ce monde là est en train de disparaître.
Un monde dont on a la nostalgie mais auquel on ne veut plus participer.

Le style de Marie-Hélène Lafon est remarquable, son écriture est ciselée, les mots choisis (j’ai fait appel à plusieurs reprises au dictionnaire). La pudeur des sentiments, de l’attachement à son monde premier de l’enfance nous est livré souvent par le conditionnel futur : temps incertain où l’on s’en remet au destin. La distance est tenue par le « elle » désignant Claire, le personnage principal, par les émotions contenues, la pudeur de l’expression nettoyée de toute mièvrerie ou de sentimentalisme. Les phrases s’enchaînent, avec les multiples pensées qui s’additionnent comme une conversation intérieure, les étonnements du père durant le séjour à la ville et finalement parfois quelqu’admiration, auxquels se mêlent les réminiscences du quotidien rural vers lequel il aspire au retour.

Un bijou.

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