« L’instant présent de Guillaume Musso

« L’instant présent de Guillaume Musso

L’écrivain le plus lu de France m’a enthousiasmée avec cette histoire. J’avoue que je l’ai précédemment un peu dédaigné. Je fus intéressée par d’autres de ses romans où l’intrigue est tellement abracadabrante qu’on se demande comment l’auteur va s’en sortir. En général Musso est habile, malgré quelques longueurs, comme dans « un appartement à Paris » mais un bon suspense demeure. L’intérêt des romans de Musso réside aussi dans les thèmes abordés. Comme l’histoire d’une jeune fille qui s’est retrouvée sur un banc de Central Park menottée à un jeune Irlandais un matin alors qu’elle dansait dans un club la veille au soir à Paris. On se demande comment l’auteur va s’en sortir. En réalité, il aborde ici la question de la maladie d’Alzheimer. Dans « La vie secrète des écrivains » qui confère à l’auteur une crédibilité nouvelle puisqu’il est reçu pour la première fois à « La grande librairie », il aborde le thème de la création littéraire. Mais je n’en parlerai pas car je n’en ai gardé quasiment aucun souvenir. Par contre, « le temps présent » est pour moi est livre exceptionnel.

Le thème est l’absence et la valeur de la présence avec une habile mise en perspective par un épisode surnaturel qui donne la meilleure distance possible au quotidien. Et nous ne pouvons que nous reconnaître dans cette attitude courante que nous avons d’être là souvent sans être vraiment là. La prise de conscience du temps qui a passé sans que nous ayons gouté les précieux moments du présent.

Musso a totalement réussi son roman car là, l’intrigue est haletante. Arthur s’est  lâche et brutal. Pourtant il accepte de celui-ci unhéritage : le phare des Quatre vents, résidence secondaire de la famille. Mais son père lui a lui interdi d’ouvrir la porte métallique de la cave. Une malédiction risquerait de le frapper comme l’a été son grand-père Sullivan. Il s’y précipite bien sûr et disparaît pour se retrouver un an après dans un lieu inconnu. Il rend visite à son grand-père qui réside dans un asile psychiatrique. Celui-ci lui déclare lui raconter son histoire s’il l’aide à s’évader. Il saura que pendant plusieurs années, Sullivan a été l’objet de cette malédiction. Chaque journée de sa vie représentait une année pour les autres. Chaque jour il disparaissait et réapparaissait d’as un lieu inconnu et parfois dangereusement. Alors qu’il avait quitté la veille la femme qu’il aimait, elle avait vécu une année sans lui. La malédiction devait durer 24 jours, soit vingt-quatre ans pour les autres. Et après ?

On se demande comment l’auteur va sen sortir pour nous offrir une fin sensée, audible. On est impatient lorsque se profile la fin des épisodes de disparition. Et c’est génial !

L’auteur ne traite pas du sujet de la malédiction, d’une punition générationnelle. Il traite du moment présent. Ici, le père absent. Le père présent est-il vraiment là ? Un père comme Arthur qui disparaît pendant un an se donne totalement à sa famille. Il découvre les nouvelles bonnes et mauvaises de l’année, les progrès des enfants, les films, les musiques nouvelles et le partage est total. Jusqu’au moment où l’épouse n’en peut plus. Alors, Musso fait vraiment l’éloge du moment présent dans un roman haletant. Si vous voulez n’en lire qu’un, c’est celui-là !

« On ne meurt pas d’amour » Géraldine d’Alban Moreynas

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« On ne meurt pas d’amour » Géraldine d’Alban Moreynas

Prix du 1er Roman

Je poursuis ainsi mon inventaire des derniers prix littéraires.

Ancienne journaliste, entrepreneuse, communicante, elle commence à écrire sur son compte Instagram des chroniques de la (sa) vie quotidienne. Certains critiques ont reconnu dans ce roman des chroniques des années passées. On considère que cette histoire, autofiction en grande partie est typique d’un milieu bobo où tout problème matériel est évacué au profit des états d’âme d’un couple adultère.

Effectivement, les protagonistes sont journalistes, avocats, programment un mariage à Marrakech, ainsi, l’auteure nous dresse un décor qui n’est pas l’essentiel. Et on pourrait même dire que la classe sociale est secondaire. Un couple plus modeste pourrait vivre la même passion, et les termes des dialogues auraient été presque les mêmes. C’est si peu important pour l’auteur que même les protagonistes n’ont pas de nom. L’histoire est sans doute universelle. Elle l’a sans doute voulu la voir ainsi.

J’ai trouvé très bien faite la description de l’apparition de l’attirance, des sentiments, le besoin de se voir, de se frôler, même avant que les intéressés en aient vraiment conscience. Les regards qui se cherchent, s’attirent comme des aimants, les prétextes pour se croiser, se parler. Tout cela finit par susciter la jalousie de la femme. Alors que rien encore  ne s’est passé, le mensonge s’installe entre les conjoints. L’auteure dépeint avec précision cette phase où le désir des futurs amants monte sans qu’ils y cèdent. Tellement qu’ils ont presque peur de passer à l’acte. Lorsqu’ils font enfin l’amour, c’est l’apothéose et ils ne font que penser à ça dès qu’ils se séparent. Le travail de l’un et l’autre en pâtit, ils échangent des Sms à longueur de journée, puis des e-mails. Leur dépendance physique est totale, ils ne vivent plus que pour se retrouver. Pour cela, ils mentent à leur conjoint, à leur employeur. Jusqu’au jour où la vérité éclate. La femme mise au courant par la nounou met en demeure son mari de cesser sa liaison.

Alors commence un épisode d’aller-retour du mari tiraillé, cédant à sa femme car il ne veut pas être privé de sa fille, mais il cède à son attirance envers sa maîtresse dès qu’il a revoit.

Certains diront qu’il ne s’agit pas d’amour, mais d’attirance sexuelle, que cette dépendance anéantit tellement la personnalité qu’elle ne peut mener à rien. Ils semblent ne partager aucune autre  valeur que le sexe.

Il me semble que l’intérêt de ce livre est son authenticité, l’auteure le sous-entend à la fin en remerciant celui qui lui a fait connaître l’amour. Et même si on considère que cette passion sexuelle n’est pas vraiment l’amour – le vrai amour sous-entendant peut-être plus de retenue, moins d’égoïsme et le partage de valeurs autres, on sait que ce scénario est très fréquent dans tous les milieux.

L’auteure démontre que cette passion est dévastatrice, destructrice pour tous les protagonistes, que ces moments de bonheur, de passion fulgurante se paient très cher, quelle que soit l’issue. Et c’est encore pire quand l’un des deux, souvent l’homme est indécis, velléitaire. Et lorsque le courage fait défaut, c’est un acte de lâcheté qui vient trancher le lien qui paraissait indestructibles.

Le conseil de l’auteure aurait pu être : n’y allez pas ! Mais il semble que son message serait en faveur de cet amour-là : vivons-le, on en souffre mais on n’en meurt pas ?

A vous de juger

 

« Par les routes » Sylvain Prudhomme

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« Par les routes » Sylvain Prudhomme

Malgré une critique désastreuse de ce prix Fémina lue sur Babélio, j’ai attaqué ce livre d’un abord étrange au thème totalement démodé, l’auto-stop.

Pendant les toutes premières pages, j’avais à l’esprit les mots du critique, ennui et platitude l’ayant conduit à laisser le livre s‘échapper de ses mains très rapidement. Même si j’ai eu le sentiment dès les premières pages, dans une morne chambre d’un village déserté par les touristes en basse saison, je me suis accrochée et je n’ai pas regretté. Sans doute cette période de confinement est un environnement propice à cette lecture à pas lent.

C’est l’histoire de celui qui part et de celui qui reste. De l’auto-stoppeur et de ceux qu’il laisse. Mais aussi des sentiments qui vont et viennent. Des rencontres qui pourraient déboucher sur une histoire, mais souvent, il n’en est rien. La rencontre reste juste un petit bout d’histoire sauf si on re-tire sur le fil, recréant l’occasion de la continuer un moment.

Les liens aussi vont et viennent. On est bien ensemble puis les relations s’étirent et on se demande si la rupture est proche ou si ça va continuer comme ça.

La rencontre se fait entre deux êtres puis même s’ils se croient encore ensemble, ils n’y sont peut-être plus. Par petites touches, l’auteur nous décrit dans un temps qui s’étire, la lente installation de nouveaux sentiments  pendant que d’autres se désinstallent, sans rupture, sans vraie souffrance.

Si le bonheur de celui qui part est l’errance, ceux qui restent naturellement se rapprochent et comblent le vide en douceur. C’est normal. Son désir d’éloignement peut même être accompagné par ceux qui restent, devenus complices de l’aventure. Aventure dérisoire ?

Sacha le narrateur a décidé de s’installer dans un village du Sud-Est de la France. Il pense ainsi se donner l’environnement  propice à la création. Il réalise qu’une ancienne connaissance qu’il appelle l’auto-stoppeur vit aussi là avec sa femme et son fils.  Il fut son colocataire et ensemble ils ont voyagé en stop il y a quelques années.

 

Inlassablement, l’auto-stoppeur part et laisse Marie et Agustino. Sacha, petit à petit prend sa place dans ce trio familial, presque suppléant de l’auto-stoppeur. Confident de Marie, parfois nounou d’Agustino, Il reste malgré tout à l’écoute de l’auto-stoppeur. Même quand  l’auto-stoppeur est loin d’eux, même quand Sacha se rapproche de Marie et habite sous son toit.  Ils semblent être toujours sous l’emprise de l’absent. Ses appels téléphoniques, ses cartes postales les relient régulièrement à ses étapes dans tous les coins de lHexagone..

L’auto-stoppeur ne sait pas pourquoi il court ainsi à travers la France. Il a montré à Sacha sa collection de Polaroids. Il a des photos de tous ses conducteurs avec leurs coordonnées, le lieu où il est monté et où ils l’ont déposé. Il a tout reporté sur une carte Michelin et rêve un joour de regrouper tout ce monde.

Il s’est d’abord intéressé aux autoroutes dont il connaît presque par cœur toutes les aires. L’auteur décrit les paysages vus de l’autoroute qui désormais sont seulement ceux que tous les vacanciers connaissent puisque l’essentiel est d’arriver le plus vite possible à l’étape finale. Ensuite, il se met à rentrer dans le cœur de la province. Il choisit les départementale et même d’aller voir les villages en fonction de leur nom. Tous les villages dont les noms commencent par Z (il y en a plus qu’on ne croit) puis les villages au nom original ou comique. Il envoie des photos de la vie ordinaire, du panneau à l’entrée du village, de l’église ou de la devanture d’un café.

Il envoie la photo du routier à son volant quand il repart en le laissant, ou du conducteur de camion-poubelle, du voyageur de commerce ou du vieux couple en vacances. Certains acceptent même de faire un détour pour satisfaire le caprice de ‘auto-stoppeur. Comme de se rendre sur un site de bataille de la Première guerre mondiale dans les Ardennes, de nuit.,

Une fois, Sacha accepte un périple avec ce compagnon indiscernable. Ils se retrouvent dans un village du Sud-ouest, Orion, au pied d’un château d’eau particulier. Ils renouent ainsi avec d’anciennes habitudes et retrouvent le goût des rencontres inattendues, d’un café et d’une daube réchauffée et partagés sans façon avec Souad.

On ressort de ce livre comme d’une traversée en douceur du temps qui s’écoule et d’une distance sans importance, tout cela sans impatience, écoutant des noms de villes ou de villages sonores et chatoyants connus ou à découvrir. On se retrouve piqué par la curiosité, saisi par l’envie à notre tour d’y aller. Et on a peut-être le sentiment d’avoir approché un peu le rêve –avouons-le- éphémère de l’auto-stoppeur.

« Très cher cinéma français » de Eric Neuhoff

« Très cher cinéma français » de Eric Neuhoff

Curieuse de lire les livres couronnés de prix littéraires pour connaître le mouvement de la littérature ou bien seulement une mode, je me suis intéressée au Prix Renaudot essai.

 Et je suis sidérée par ce pamphlet culotté d’un journaliste critique  de cinéma. Mais c’est vrai que ce prix a été créé par des journalistes.

L’auteur a semble-t-il une chronique régulière dans le Figaro ; c’est comme si ce n’était pas suffisant pour exprimer sa déception de cinéphile, comme s’il n’en pouvait plus de faire semblant. Il n’en peut plus de se retenir, de se résigner à commenter les mêles fadaises, ou bien malgré ses critiques que le cinéma continue à produire des films qi ne font plus rêver, avec des acteurs qui ne savent plus jouer. 

En tout cas, il met sur papier ce que le public pense parfois, et peut-être de plus en plus souvent,

En effet, qui n’a pas éprouvé une déception en sortant d’une séance alors que le film était accompagné de commentaires enthousiastes ?

Financement quasi-automatique et remboursement des frais de tournage avant la projection permet à qui veut de faire un film. Ainsi prolifèrent des réalisateurs sans talent, se contenant d’une posture, tapant dans le sociétal qui permettra quelques débats en région en avant-première. Ou les réalisateurs de comédie, conforté par un premier succès de sortir un n°2 puis un n°3. Il semble que malgré des scénarios maladroits ou même indigents, le public ne se lasse pas. Sans doute s’est-il résigné. Il en épargne qu’un, Arnaud Desplechin.

Pourtant, cette critique sévère trouve un écho en moi. Mais n’est-il pas trop sévère. Surgira sans doute un jour de cette pléthore de production quelques pépites.

L’auteur parle très durement des acteurs ou plutôt des actrices. L’auteur pense qu’il n’en peut plus de voir certaines actrices enfiler les rôles les uns après les autres.

Il est impitoyables avec Isabelle Huppert, a des sanglots dans ses mots en faisant l’éloge de Mireille Darc et beaucoup de regret pour la trop longue absence d’Isabelle Adjani. Il épargne davantage les acteurs.

Il dénonce des acteurs qui articulent mal, et globalement de la qualité médiocre du son, j’ajouterai la négligence de la lumière car on abuse de l’obscur à mon sens. Serait-ce par nécessité faute de moyens, ou par conviction, par souci de réalisme ?

Le rêve et l’imagination ont quitté l’écran pour les sujets de société. Les acteurs ressemblent aux gens de la rue, s’installent dans des rôles victimaires ou de sauveur social, et dans la vie, ils deviennent militants,

La beauté aussi a déserté le cinéma, même l’intime comme les scènes d’amour qui promettent un moment d’érotisme s’accompagnent de détails incongrus de bruits de succion, de déglutition qui chassent le fantasme.

La cha rge est rude mais libératrice car le silence n’a que trop duré.

Il affirme même que toutes ces facilités de financement nuisent à l’apparition des talents et même qu’il surgit plus souvent lorsqu’il faut franchir des obstacles.

Même si je pense que des nouveaux talents peuvent surgir aujourd’hui, je peux être tentée par la nostalgie de l’auteur, des vrais rôles, des vrais acteurs, les durs, des vrais actrices, les garces. L’époque des stars, en fait, des divas. Mais l’époque se reflète sur les écrans et on voit que l’époque a changé. On est à la recherche de nos nouveaux héros. je préfère penser qu’on est peut-être dans un processus qui nous mènera vers de nouveaux personnages encore dans leur cocon de chrysalide.

« Les chefs-d’œuvre pleuvaient, écrit-il. Cela n’arrêtait pas. Le cinéma était notre homme. Pas une semaine ne s’écoulait sans qu’un grand film envahisse les écrans. » 

 

« Mille femmes blanches » de Jim Ferfus »

« Mille femmes blanches » de Jim Fergus

Un livre passionnant et dont les faits trouvent un écho dans nos souvenirs des grandes épopées du cinéma américain, les westerns. Mais comme si on nous ouvrait les portes d’un monde connu de manière superficielle et que nous découvrions enfin le secret. C’est magnifique.

Mais très vite, j’ai eu envie de savoir ce qui était vrai dans cette histoire. L’entrevue de Litle Wolf avec le Président des Etats-Unis, les carnets de May Dodd, le recrutement des femmes blanches. Peu importe pourrait-on me répondre puisque le roman est beau, l’émotion est totale, les faits vraisemblables car l’Histoire nous a déjà raconté cette conquête cruelle par les colons des territoires indiens, le massacre des bisons pour les affamer, les trafics d’alcool et d’armes à feu rendant encore plus vulnérables les Indiens. Il s’agit d’un roman et l’auteur nous le dit dans les dernières pages, mais, comme tout est construit pour nous faire croire à une histoire véridique, d’un coup, on se met à vouloir en savoir davantage.

En effet, la 4e de couverture est attrayante, mêlant quelques indices historiques, telle l’entrevue du Chef Cheyenne avec le Président Grant (dont on ne connaît pas la teneur en réalité) et des vraisemblances comme les carnets retrouvés de May Dodd, ainsi que le récit des modes de vie cheyennes. On sait que l’auteur s’est particulièrement intéressé à cette tribu. Et comment résister à cette présentation de la 4e de couverture ?

« En 1874, à Washington, le président Grant
accepte la proposition incroyable du chef indien
Little Wolf : troquer mille femmes blanches
contre chevaux et bisons pour favoriser l’inté-
gration du peuple indien. Si quelques femmes
se portent volontaires, la plupart viennent en
réalité des pénitenciers et des asiles… l’une
d’elles, May Dodd, apprend sa nouvelle vie
de squaw et les rites des Indiens. Mariée à un
puissant guerrier, elle découvre les combats
violents entre tribus et les ravages provoqués
par l’alcool. Aux côtés de femmes de toutes
origines, elle assiste à l’agonie de son peuple d’adoption.. ».

De plus, nous en sortons éblouis, émerveillés, bouleversés, détestant encore plus les colons et l’armée d’Amérique.

L’auteur est talentueux et habile, il a construit le roman sur une base historique précise : l’ entrevue entre le Chef Cheyenne et le Président des Etats-Unis. Il introduit des indices vraisemblables, les carnets de May Dodd, femme blanche devenue la femme du Chef Cheyenne.  Celle-ci a tenu un journal de cette aventure. Il met en scène les retrouvailles de la descendance de May Dodd et du dernier contemporain de l’aventure, Frère Antonin qui conte la fin de l’histoire. Ces précieux carnets relatent l’intimité de la vie chez les Cheyennes. May y fait la description de mœurs et comportements cheyennes et comment les femmes blanches petit à petit s’y adaptent. Elle y dénonce les mensonges et les promesses non tenues de l’armée et du gouvernement américain. Même si c’est un roman, , nous savons que tous ces faits sont vraisemblables car ils  ont abouti à une réalité, au désastre du peuple indien chassé de ses terres.

Les descriptions du mode de vie cheyenne sont fabuleuses et nous y adhérons facilement, confortés par l’intérêt que l’auteur a manifesté pour ce peuple.

J’ai été totalement séduite par l’héroïne et ses compagnes. J’ai complètement adhéré aux rites et modes de vie des Cheyennes. Je n’ai pas douté un instant du mode de recrutement des femmes blanches car il est vrai qu’à l’époque l’internement était une solution pour les familles dont les femmes manifestaient quelques velléités d’indépendance, et pas seulement aux Etats-Unis.  Et des mesures pour le peuplement de certaines zones ont parfois fait appel aux internés, prostituées ou repris de justice. Tout est vraisemblable mais pas forcément véridique mais ça m’est égal puisque eu égard au plaisir de la lecture. On ne peut qu’être conquis, passionné, ému par l’humanité de ces femmes qui découvrent une culture qui les touche chez cette tribu réputée sauvage. Elles finissent par éprouver une tendresse et même une certaine admiration pour ces hommes dits sauvages avant que n’arrive le désespoir.

On ne peut s’empêcher d’éprouver ces mêmes sentiments après avoir été plongé dans cette vie nomade, de chasse, de bains dans les eaux vives des rivières, de campements dans les prairies et les vallées verdoyantes, dans une nature belle et harmonieuse même si la menace d’une civilisation corruptrice est présente dès les premiers jours.

« Le lambeau » de Philippe Lançon

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« Le lambeau » de Philippe Lançon

On m’avait dit que c’était un très beau livre. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Alors j’ai attendu. Peur du pathos, de vivre des douleurs qui ne me regardaient pas. Et aussi avais-je envie de me replonger dans cet horrible attentat contre les journalistes de Charlie-Hebdo ?

Oui, c’est très bien écrit, sans pathos ni dramatisation, c’est extrêmement juste, du moins, ça paraît juste à mes yeux. Mais la réalité ne se dérobe-t-elle pas sans cesse ? L’auteur laisse planer ce doute immense entre la réalité et le souvenir. il recense les pièges de la mémoire, les oublis, les faux souvenirs, les réactions des autres, les siennes qui peuvent même le surprendre et générer de l’incompréhension. Rien de linéaire, chaque sensation butte sur l’inattendu comme dans un rêve. Tout se mêle, se revit car parfois il s’accroche à une image par exemple celle d’une anémone de mer qui se confond avec son ami Bernard. Il s’y accroche comme à une rambarde de sécurité, un objet qu’il reconnaît, ne veut pas lâcher et qui s’apprivoise.

 L’auteur dit comment s’installent en lui des sensations, des sentiments, des images qui surgissent, vont et viennent, qu’il ne chasse pas et même qu’il semble chérir puisqu’elles concernent ses amis morts.

Dans un style assez sobre, posé, précautionneux, il avance dans son récit au pas lent du blessé, détaillant les sensations qui s’imposent à lui, les demi-vérités, ce qu’il a cru voir, comprendre de l’événement. Il associe à la réalité présente des souvenirs enfouis et sa vulnérabilité d’enfant ressurgit. Son esprit d’adulte se réfugie dans le corps oublié de l’enfance lorsqu’il est entre les bras solides des soignants, retrouvant  les postures de enfantines. Il gardera un certain temps le geste de petit garçon qui tend le front pour le baiser de ses parents et de ses proches comme quand il était petit.

Il parle des soignants et il en parle bien. La réparation fut longue et laborieuse, ponctuée d’échecs. Il parle de ce cocon qu’ils forment autour de lui, reléguant au second plan la famille et les amis même si s’est instauré un roulement permanent des proches pour une perpétuelle présence la nuit. Cette disponibilité des siens est une évidence qu’il accepte sans remords. Mais cet entourage dévoué  doit céder le pas, toujours à une autre priorité, celle de sa chirurgienne ou des autres soignants, relégué parfois de longs moments dans le couloir dans une attente inconfortable. Désormais son corps entretient une plus grande intimité avec tout le personnel qu’avec personne d’autre.

L’auteur parle de la technique de la greffe du menton. On utilisera une partie de son péroné prélevée et non remplacée, un morceau de son mollet réputé bien vascularisé et donc apte à la greffe. Là viendra se greffer un morceau de la cuisse interne pour le réparer. Brûlures, fourmillements, étouffements, sondes, aspirateurs, sondes, le corps entier est sollicité pour la réparation.

Il semble pourtant maîtriser l’effroi, la douleur comme s’il s’agissait d’une vague dont il attend avec patience le passage. Sans doute n’en est-il rien. En tout cas, même bien entouré, il vit des épisodes de solitudes lorsque la greffe craque, sa lèvre fuit, qu’il n’a pas de réponse à ses inquiétudes et aussi se sent coupable de son corps qui fait échouer la cicatrisation.

La littérature l’accompagne, Kafka, Thomas Mann et Proust notamment qu’il relit sans cesse. Il y retrouve un écho à ses doutes, ses douleurs et ses appréhensions car il les glisse tour à tour sous le drap du brancard qui l’emmène au bloc, une enième fois.

Sa chirurgienne est à l’affût, elle semble peaufiner son oeuvre mais dit qu’il faut savoir s’arrêter. Comme lui pense-t-il quand il écrit. Il faut savoir s’arrêter de corriger un texte.

Les soeurs savantes de Natacha HENRY

« Les sœurs savantes » de Natacha Henry

Deux destins qui ont fait l’histoire

Marie Curie et Bronia Dluska nées Sklodowska

Livre très intéressant. Un peu déconcertant au départ, car le style est plutôt descriptif (l’auteur est historienne et c’est tant mieux). De plus, comme l’ai lu à partir d’un document audio téléchargé, j’ai été déconcertée par la voix de la lectrice. Son ton était assez monotone : elle articulait très soigneusement comme si elle lisait un manuel de sciences à des étudiants, mais elle a prononcé tous les noms polonais sans hésitation. Ce qui fait qu’elle disposait un atout intéressant.

J’ai particulièrement aimé les faits et les idées décrits. Je me suis un peu perdue parfois dans les évolutions de certains membres de la famille ou des détails de la vie politique polonaise, mais tout m’a passionnée. J’ai recherché sur Wikipédia  et lu une partie de l’histoire de la Pologne pour mieux comprendre ce pays qui a si souvent perdu ses frontières et sa souveraineté, comme d’autres pays en Europe de l’Est En pire, cependant car elle a même à un moment de l’histoire , vu son nom rayé de la carte

J’ai particulièrement apprécié cette famille pour ses idéaux. Les parents soucieux d’éduquer tous les enfants y compris leurs filles alors que l’université leur était interdite, persuadés que la liberté s’acquiert par l’instruction. Cette famille bourgeoise et laïque, solidaire mettait en pratique ses idées. L’enseignement des pauvres, le secours aux faibles, leur participation à cette université volante, toutes ces actions étaient évidente même si elles leur faisaient courir un danger par rapport aux lois du tsar russe. A cette époque et depuis plus de 100 ans la Pologne n’existait plus en quelque sort, partagée entre l’Allemagne, l’Empire austro-hongrois et la Russie.

Cette solidarité familiale prend corps par le dévouement de Marie, la sœur cadette. Quand elle décide de se placer comme gouvernante pendant cinq ans pour envoyer des subsides à sa sœur aînée Bronia. Cette dernière pourra ainsi étudier à Paris à la Sorbonne, et deviendra médecin. Cette solidarité se diffusera aussi hors de la famille pendant toute leur existence.

Pour Bronia devenue gynécologue et qui soignera les femmes pauvres et militera pour un retour à l’allaitement maternel, le recours à une nourrice et l’utilisation sans précautions des biberons étant responsables de la mort d’un grand nombre d’enfants en bas-âge. Pour Marie lorsqu’elle aura trouvé sa voie devenue physicienne après avoir rejoint sa sœur Bronia à Paris, elle s’attèlera à des recherches, rencontrera son mari Pierre Curie. Cette collaboration les mènera au Prix Nobel. A noter qu’il faudra que Pierre Curie intervienne pour que Marie soit associée à ce prix. A noter aussi que dans un esprit désintéressé, travaillant sans confort ni financement public, mais avec détermination et sans souci de s’approprier le résultat de  leur découvert dont d’autres titreront un profit commercial.

 

Même Bronia retournée en Pologne ne trahira pas ses idéaux malgré une vie devenue quelque peu bourgeoise. Elle suivra son mari désireux de retourner en Pologne quand il devint médecin pneumologue. Il  créera avec elle un sanatarium à Zakpane. Ce sanatorium luxueux, dans une région montagneuse et touristique recevra des clients plutôt riches. Elle s’intéressera à l’art local puis créera un musée et aussi un centre de soins pour les étudiants désargentés.

Elle réalisera aussi plus tard avec l’aide sa sœur le centre du radium de Varsovie qui recevra des gens riches qui paieront pour qu’elle soigne gratuitement des gens pauvres.

La vie ne les a pas épargnées ; pour Marie,  la mort et accidentelle et prématurée de son mari Pierre puis après cinq années de veuvage et de tristesse, le renoncement à l’amour de Paul Langevi n dans un contexte de scandale. Pour Bronia, la perte de ses enfants, le petit Georges en bas âges, puis  sa fille aînée, accidentée après une chute de montagne dont elle ne se remet pas et qui se suicide à l’âge adulte.

 

Toute leur existence, elles resteront soudées, se soutenant dans les épreuves. Elles joueront les tantes accueillants pour les enfants de la fratrie. Bronia sera auprès de Ma   rie lorsqu’elle rendra son dernier soupir.

Marie aura connu ce grand bonheur de voir sa fille Hélène Joliot-Curie mettre ses pas dans les siens et ceux de son père, avec la consécration pour elle-même et son mari du Prix Nobel. Bronia, l elle viendra à bout du centre du radium de Varsovie et choisira pour le diriger un jeune scientifique qui est probablement le fils adultérin de son mari Casimir Dluski, préférant la compétence à la rancœur.

Les deux sœurs sont restées fidèle à leur attachement familial et à leurs principes de solidarité sociale. Alors qu’en France le nom de Bronia est encore absent des frontons (pourtant, sans elle, rien de tout cela ne serait arrivé et Marie n’aurait sans doute pas connu un destin français et la France n’aurait pas bénéficié de ses dons). Par contre une plaque sur le bâtiment du Centre du radium à Varsovie porte le nom des deux sœurs.

« La tristesse des éléphants » Jodi PICOULT

C’est un livre qui m’a passionnée, agréable à lire, bien documenté surtout sur les éléphants, -j’ai vérifié sur Wikipedia- mais aussi sur la voyance, la télé-réalité et ses excès aux Etats-Unis. Ainsi que sur la psychologie, l’amour maternel, le chagrin, le deuil avec des parallèles qu’on aime faire entre l’attitude d’un animal inteligent et un humain. Le cimetière des éléphants est-il un mythe, la mémoire des éléphants est-elle réelle et le chagrin peut-il aller jusqu’au crime ?

Les personnages sont très bien campés :

  • Jenna adolescente en quête de sa mère est très émouvante par ses interrogations, ses émotions, sa détermination, ses tiraillements entre une mère disparue, un père fou et une grand-mère distante ;
  • Alice scientifique spécialisée dans l’observation des éléphants : tout ce qui est dit sur les éléphants passe par elle et cela donne une légitimité scientifique au discours militant. Les développements sur la émoire des éléphants, la tristesse, le deuil et les rituels sont passionnants meme s’ils sont parfois longs. Mère de Jenna qui la recherche.
  • Serenity la medium : personnage très intéressant que l’on connait à un moment de sa vie pas très glorieux. Elle raconte ses excès, ses erreurs et ses trucs pour continuer son ‘art’ en leurrant ses clients. L’auteure ainsi fait taire nos critiques en nous donnant raison. On regarde alors d’un autre œil ses succès en les considérant de manière plus attentive. Alors qu’elle dit ne plus travailler sur les cas d’enfants et de disparitions, elle cède à la demande de Jenna.
  • Thomas: Personnage type du scientifique obsédé par ses recherche, momentanément distrait de ses obsessions par l’amour mais qui y retourne rapidement. Ayant créé un refuge pour les éléphants, il cherche en les observant un remède au stress post-traumatique dont on parle beaucoup pour ce qui concerne les soldats mais qui peut s’appliquer à tous les traumatismes de la vie. Ses troubles psychiatriques le poussent à croire que sa femme veut lui voler ses notes de recherches. Il cherche un remède chimique pour effacer le trauma de la mémoie alors que la démarche d’Alice est la prise en charge psychologique, le respect d’un processus de chagrin, de deuil, de rituels.
  • Virgile policier/détective lui aussi est un personnage typique de sa catégorie. Ce policier culpabilise car il a mal dirigé une enquête concernant la mère de Jenna. Suicidaire, il disparait peu après la clôture de cette enquête. On le retrouve dans un personnage lui aussi très typé, détective alcoolique et plein de remords cédant à la demande de Jenna.

Trois personnages périphériques rouages essentiels du drame :

  • Gidéon, employé de la réserve, devenu l’amant d’Alice quand Thomas s’éloigne d’elle et présente les premiers troubles psychiatriques ;
  • Grace: femme de Gidéon, stérile et dépressive, elle se suicide quand elle apprend la trahison de son mar
  • Nevvie: mère de Grace aveuglée par le chagrin, et le désir de vengeance.

Ces thèmes sont abordés à chaque fois par le personnage spécialiste ce qui conforte la légitimité de son discours aux yeux du lecteur.

Tout ce qui concerne les éléphants est très documenté, et certaines pages sont très émouvantes. En ce qui concerne la voyance l’auteure est habile et nous présente une médium qui a échoué et nous donnant ses trucs, faisant ainsi taire notre scepticisme. Il y a aussi une séquence à travers le personnage du père malade psychiatrique qui m’a fait penser à un mathématicien NASH qui a malgré sa schizophrénie avec des crises graves, a réussi à faire des découvertes puisqu’il a eu un prix Nobel. J’attendais un peu plus du personnage de Tomas Matcalf et qu’il aboutisse malgré tout à une découverte applicable au stresse post traumatique. Tout cela est très habile, très bien construit.

Ce livre a aussi un rôle militant et l’auteure a réussi car je pensais bien que le cirque avec des animaux était un peu dépassé mais que l’évolution allait se faire toute seule. Mais j’ai réalisé qu’il y avait urgence. Mais tout n’est pas idéal dans les réserves car la cohabitation est parfois difficile avec la population. La façon de limiter le nombre des éléphants notamment dans les pays d’Afrique est brutale et les éléphanteaux orphelins en gardent le traumatisme. Mais ensuite les orphelinats semblent être une attraction touristique.

Il y a de très belles pages sur les émotions présumées des éléphants. Il y a aussi de très beaux moments dans cette quête de Jenna pour retrouver sa mère, ses interrogations, ses doutes. En effet les problèmes psychologiques sont souvent reliés au sentiment d’abandon né dans l’enfance et répété dans la vie d’adulte.

Le dénouement est très habile, mais impossible à commenter. Il est en effet surprenant mais surtout bouleversant. On essaie ensuite de retrouver les indices qui auraient pu nous mettre sur la voie. Et cette éventuelle deuxième lecture peut elle aussi être passionnante

Un livre très plaisant, parfait dans son genre par sa construction, et qui par son intrigue complexe mais originale, et surtout ses thèmes sensibles universeils abordés, continue longtemps de nous occuper l’esprit..

 

 

« La nuit se lève » Elisabeth Quin

« La nuit se lève » Elisabeth Quin

Merci, Madame Elisabeth Quinde parler de ce qui nous fait quasiment d’un jour à l’autre différents de nous- . Faute de bien se reconnaître dans un miroir, il nous faut par les mots, retracer les contours de nos possibilités. Trouver vos mots est une bénédiction, car maintenant nous avons un support, votre témoignage qui est aussi une quête pour surmonter l’épreuve. Ainsi amorcer une discussion sur le handicap visuel nous est rendu possible, à nous public également atteint,  sans se mettre soi-même en première ligne.

Et Bravo, car, cette mise à nu est sans retour en arrière. Parler de soi et montrer ainsi ses faiblesses est encore plus difficile lorsque l’on est comme vous en activité. Il faut affronter peut-être les attentes ambitieuses concurrentielles, recevoir les remarques d’un entourage qui qualifiera « l’aveu » d’indécent s’il considère la mise en lumière excessive. Ou bien celui-ci déclenchera moult démonstrations d’inquiétudes bienveillantes  vite embarrassantes voire insupportables.

C’est d’autant plus méritoire que  vous me semblez incarner une force, quelque chose d’une autorité naturelle, une beauté universelle semblable à celle des statues grecques entre Françoise Hardy du temps de sa splendeur ou de Lauren Bacall. Ainsi, raconter votre histoire vous amène à abandonner ce statut envié de maîtresse du temps, ne serait-ce que de 28 mn. Vous sortez ainsi de l’écran pour rejoindre le public. Vous faîtes un beau geste pour lui, pour ceux qui se reconnaîtront dans votre histoire.

Vous relevez la maladresse ou l’impuissance médicale alors que tous ces pontes continuent d’être auréolés d’un savoir qui nous apparaît brutalement limité. Vous vous tournez vers tout ce qui peut vous faire espérer une guérison, vous oscillez entre magie et religion. Vous ne négligez aucune lecture, balayant les biographies antiques ou contemporaines pour trouver une explication, ou peut-être la posture à adopter. Vous jouez à l’aveugle pour maîtriser ce sens qui risque de vous échapper avant que lui-même vous laisse en plan. Votre détermination me fascine.

Lorsque ma dégénération maculaire s’est imposée à moi brutalement, j’ai comme vous essayé de savoir ce qui se passait. Diagnostiquée depuis plusieurs années, elle me fichait la paix si ce n’est que je ne pouvais plus conduire la nuit. Animatrice de randonnée dans un club de retraités, je m’étonnais un jour de ne pas voir à 20 m la flèche jaune qui indiquait la direction dont on me parlait. Je réalisais que je balayais trop vite le paysage et mes pauvres yeux étaient comme l’objectif d’un appareil photo ne parvenant pas à faire la mise au point. Désormais une surveillance tous les 4 mois permettra de déceler une prolifération dangereuse de néo-vaisseaux qui peut mener à la cécité. Et pour suivre le rythme de mes yeux j’ai introduit la lenteur dans ma vie sous peine de plonger dans l’à peu près.

Après m’être confiée à quelques camarades de club qui s’étonnaient que je ne les salue pas dans la rue ou au supermarché, j’en ai eu un peu assez de décrire mes symptômes à des gens incapables de se mettre à ma place mais capables de me dire : « mais là, tu as l’air de voir quand même ! » Mais aussi, il y a ceux ou celles qui se précipitent en me disant : « ça me fait plaisir de te voir, ça fait longtemps, j’étais inquiète ». Il s’avère que le handicap met mal à l’aise et je peux facilement me souvenir de ma propre attitude avant d’en être affectée.

Je suis heureuse d’avoir repéré deux ou trois camarades de club qui souffrent aussi de DMLA et je suis étonnée de voir que nous n’avons pas forcément les mêmes symptômes. Nous nous échangeons sur nos confusions visuelles, la difficulté de reconnaître quelqu’un est fréquente et peut susciter quelques gags. Je livre aussi quelques trucs que j’ai constatés : lorsque je plisse les yeux, j’améliore mon acuité visuelle. Cette pseudo amélioration sans doute très fugitive me comble de joie. J’ai repéré aussi sur une revue médicale la mise sur le marché en 2019 d’une paire de lunettes équipées de caméras miniaturisées pour les non-voyants. Le prix est prohibitif, presque 5 000 euros, mais ces indices de progrès techniques me font être malgré mon âge (j’ai 73 ans) une adepte du temps qui passe.

 

« Illettré » de Cécile LADJALI

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Illettré de Cécile Ladjali

C’est un livre incroyablement déstabilisant. La veille où j’en ai commencé la lecture, le téléfilm qui en a été inspiré est passé à la télévision. Ainsi, j’avais en tête quelques jolies images et surtout des éléments d’espoir. De plus, un débat avait suivi et des témoignages ont ainsi porté l’illettrisme au niveau d’un véritable handicap aux conséquences sous-estimées. Et parce que ce sujet me touche, j’ai repris plusieurs fois ce livre pour retrouver les moments-clés. Même si l’approche est un peu trop intellectuelle à mon goût, l’auteur fait le tour me semble-t-il, de tous les obstacles qui se dressent devant l’apprentissage de la lecture. Mais j’ai trouvé très intéressante la scène page 200, où Sibylle réalise que sa fille est en train de lire. Cela ressemble à une seconde naissance.

Le traitement du sujet par l’auteur est dur. Il est effectivement dramatique de voir à quel point la peur, la honte paralysent l’illettré, à quel point l’environnement familial pèse parfois en faisant obstacle à la scolarité. Car ce monde de la connaissance auquel l’enfant peut avoir accès déclenche parfois chez lui un conflit de loyauté. Il croit trahir les siens et ses ascendants croient être reniés. L’auteur dénonce aussi la passivité de l’environnement scolaire qui peut maintenir un adolescent jusqu’à treize ans dans des classes qui ne lui apportent rien. Ensuite le jeune homme qu’il est devenu mobilise son énergie à donner le change, faire semblant jusqu’au moment où la vérité le rattrape et où il est submergé de honte. Même les actions d’aide à l’illettrisme sont critiquées par l’auteur puisqu’elle dresse le portrait d’une diplômée arrogante et condescendante se résignant à faire du social en attendant une chaire à l’université.

Le style est particulièrement maîtrisé pour nous précipiter, dès la première page dans l’univers glauque du personnage principal Léo, vingt ans. Mais l’auteur reste à distance, les mots choisis plombent le décor ou embellissent des scènes qui sont alors souvent soit des souvenirs soit des rêves.

« Maculé de petits ronds aux diamètres variables, l’asphalte est hérissé de reliquats de gomme. Les taches molles qu’ont fini par former les crachats des passants se détachent du sol de quelques millimètres. … Remontant la rue des Martyrs, Léo compte ces formes, et puisque la semelle en crêpe de ses souliers est très fine, il tente de sentir le relief minuscule que ces fragments d’humanité ont imposé à la chaussée : 1. 2. 3. 4.  Il organise sa pensée, anticipe les minutes qui s’égrènent comme les perles d’un chapelet invisible qui lui serrerait la gorge en même temps qu’il observe le nœud coulant du soleil fondre au-dessus des toits. »

Plus loin l’auteur décrit notre protagoniste rencontrant une prostituée et la suivant dans une chambre d’hôtel.

« La fille marche à la fenêtre. Ses fesses sont des quartiers de lunes impudiques soudées aux reins, dont la souplesse reptilienne révèle l’impertinent sourire de deux fossettes. »

Léo qui a tout de même un minimum de relations sociales, les collègues de l’usine, la concierge, sa grand-mère avec sa tendresse et ses crêpes à la confiture, les souvenirs de son enfance dans le mobil-home avec ses parents, semble seul et démuni. Quand l’émotion est trop vive Léo en effet va dialoguer avec lui-même au cimetière.

Nous faisons connaissance avec le quotidien de Léo un petit appartement qu’il partage avec un iguane enfermé dans son terrarium. A quelques blocs de là se situe l’imprimerie où il travaille. Les lettres le fascinent, comme celles qu’il voit de son lit, lumineuses brillant en haut d’une tour siège d’une banque et qui semblent le narguer.

« Un peu après six heures, une sphère orange incendie façades, pylones, rails, grues, asphalte, arbres chétifs piquant la ZAC, voitures qui filent. … Il s’habille d’un jean délavé trop grand pour lui, d’un tee-shirt clair… enfile ses baskets sans lacets et descend à pied les sept étages car l’ascenseur est en panne. Dans la cage d’escalier l’odeur des poubelles est tenace… »

En bas de l’immeuble enfin quelqu’un qui nous semble pouvoir éclairer la vie du protagoniste : Sibylle, l’infirmière, l’a soigné lors de son accident. Il y a perdu deux doigts de sa main droite. Une pancarte avertissait du danger, mais il ne savait pas lire. Personne à l’usine ne semblait connaître son illettrisme. Sibylle va l’aider à écrire de la main gauche puis elle comprendra qu’il a besoin d’apprendre complètement à lire et à écrire.

L’auteur distille tout au long de son roman des personnages et des scènes symboliques qu’il n’est pas toujours aisé de décoder : même si c‘est assez clair pour la chambre-bibliothèque de Sybille aux murs couverts de livres et d’écritures, c’est moins évident pour l’ami François qui filme la nuit, le noir étant pour lui synonyme de liberté. Il y a aussi Bébel, un collègue qui lui parle de son enfance et de son professeur.

« Le maitre plastronnait en pourfendeur des classes dominantes, devenant ainsi le porte-parole des laissés-pour-compte. Le petit Bébel était la vivante affiche de ses idées : l’homme naissait bon et le restait si l’odieuse culture des bourgeois ne le contaminait pas. … Il le savait sans affectation et l’invita plus d’une fois chez lui pour des cours de soutien. … son soulagement quand à seize ans l’usine le priva pour toujours de la présence poisseuse de cette homme. »

Malgré tout Léo s’impose à l’usine et s’oppose à son patron qui veut licencier un collègue. Alors, vainquant son trac il trouve le sujet  susceptible de faire l‘objet d’une conversation avec Sibylle.

 « Quand il se retrouve face à elle, il perd les pédales. Il ne sait plus ce qu’il dit. … Parler. Dire n’importe quoi – Aujourd’hui, j’ai tenu tête à mon patron qui avait licencié un collègue. Alors elle approche son visage puis pose ses lèvres sur sa joue – Un baiser pour votre ami, et à présent un second un second pour vous. Déflagration dans tout le corps. Larynx en charpie. …»

Maintenant Violette, la fille de Sibylle sait lire et Léo en est témoin.

« Léo est descendu chez Sibylle pour sa leçon. … Quand elle entend sa fille, au début, Sibylle ne prête guère attention à l’exercice. … Intriguée néanmoins par le caractère à la fois lancinant et mécanique de la voix, elle observe l’enfant et,… elle trouve que le joli cou tendu sur la page, les yeux remplis d’un sérieux ébloui, indiquent une autre vérité : Violette lit vraiment. La chose est advenue d’un coup, sans crier gare. Un perce-neige. Une fleur minuscule parmi le gel. Un tout premier soleil. A la graphie maîtrisée s’est superposée la lecture qui n’est venue qu’après l’écriture. …Quand elle lit, la  petite a l’impression tenace d’avoir elle-même tracé les lettres qui lui racontent une histoire. Auteur de sa lecture, le lecteur est ce puissant démiurge qui met au monde un sens, tandis que ce sens intègre sa voix à l’univers. »

Malgré une approche que j’admets difficile, c’est un livre à lire et où l’on peut trouver avec plaisir après une deuxième et pourquoi pas une troisième lecture des occasions de réflexion supplémentaires. Ensuite, débarrassé du suspens de l’intrigue, le lecteur apprécie pleinement le style élégant et nuancé de l’auteur.