« La nuit se lève » Elisabeth Quin

« La nuit se lève » Elisabeth Quin

Merci, Madame Elisabeth Quinde parler de ce qui nous fait quasiment d’un jour à l’autre différents de nous- . Faute de bien se reconnaître dans un miroir, il nous faut par les mots, retracer les contours de nos possibilités. Trouver vos mots est une bénédiction, car maintenant nous avons un support, votre témoignage qui est aussi une quête pour surmonter l’épreuve. Ainsi amorcer une discussion sur le handicap visuel nous est rendu possible, à nous public également atteint,  sans se mettre soi-même en première ligne.

Et Bravo, car, cette mise à nu est sans retour en arrière. Parler de soi et montrer ainsi ses faiblesses est encore plus difficile lorsque l’on est comme vous en activité. Il faut affronter peut-être les attentes ambitieuses concurrentielles, recevoir les remarques d’un entourage qui qualifiera « l’aveu » d’indécent s’il considère la mise en lumière excessive. Ou bien celui-ci déclenchera moult démonstrations d’inquiétudes bienveillantes  vite embarrassantes voire insupportables.

C’est d’autant plus méritoire que  vous me semblez incarner une force, quelque chose d’une autorité naturelle, une beauté universelle semblable à celle des statues grecques entre Françoise Hardy du temps de sa splendeur ou de Lauren Bacall. Ainsi, raconter votre histoire vous amène à abandonner ce statut envié de maîtresse du temps, ne serait-ce que de 28 mn. Vous sortez ainsi de l’écran pour rejoindre le public. Vous faîtes un beau geste pour lui, pour ceux qui se reconnaîtront dans votre histoire.

Vous relevez la maladresse ou l’impuissance médicale alors que tous ces pontes continuent d’être auréolés d’un savoir qui nous apparaît brutalement limité. Vous vous tournez vers tout ce qui peut vous faire espérer une guérison, vous oscillez entre magie et religion. Vous ne négligez aucune lecture, balayant les biographies antiques ou contemporaines pour trouver une explication, ou peut-être la posture à adopter. Vous jouez à l’aveugle pour maîtriser ce sens qui risque de vous échapper avant que lui-même vous laisse en plan. Votre détermination me fascine.

Lorsque ma dégénération maculaire s’est imposée à moi brutalement, j’ai comme vous essayé de savoir ce qui se passait. Diagnostiquée depuis plusieurs années, elle me fichait la paix si ce n’est que je ne pouvais plus conduire la nuit. Animatrice de randonnée dans un club de retraités, je m’étonnais un jour de ne pas voir à 20 m la flèche jaune qui indiquait la direction dont on me parlait. Je réalisais que je balayais trop vite le paysage et mes pauvres yeux étaient comme l’objectif d’un appareil photo ne parvenant pas à faire la mise au point. Désormais une surveillance tous les 4 mois permettra de déceler une prolifération dangereuse de néo-vaisseaux qui peut mener à la cécité. Et pour suivre le rythme de mes yeux j’ai introduit la lenteur dans ma vie sous peine de plonger dans l’à peu près.

Après m’être confiée à quelques camarades de club qui s’étonnaient que je ne les salue pas dans la rue ou au supermarché, j’en ai eu un peu assez de décrire mes symptômes à des gens incapables de se mettre à ma place mais capables de me dire : « mais là, tu as l’air de voir quand même ! » Mais aussi, il y a ceux ou celles qui se précipitent en me disant : « ça me fait plaisir de te voir, ça fait longtemps, j’étais inquiète ». Il s’avère que le handicap met mal à l’aise et je peux facilement me souvenir de ma propre attitude avant d’en être affectée.

Je suis heureuse d’avoir repéré deux ou trois camarades de club qui souffrent aussi de DMLA et je suis étonnée de voir que nous n’avons pas forcément les mêmes symptômes. Nous nous échangeons sur nos confusions visuelles, la difficulté de reconnaître quelqu’un est fréquente et peut susciter quelques gags. Je livre aussi quelques trucs que j’ai constatés : lorsque je plisse les yeux, j’améliore mon acuité visuelle. Cette pseudo amélioration sans doute très fugitive me comble de joie. J’ai repéré aussi sur une revue médicale la mise sur le marché en 2019 d’une paire de lunettes équipées de caméras miniaturisées pour les non-voyants. Le prix est prohibitif, presque 5 000 euros, mais ces indices de progrès techniques me font être malgré mon âge (j’ai 73 ans) une adepte du temps qui passe.

 

« Illettré » de Cécile LADJALI

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Illettré de Cécile Ladjali

C’est un livre incroyablement déstabilisant. La veille où j’en ai commencé la lecture, le téléfilm qui en a été inspiré est passé à la télévision. Ainsi, j’avais en tête quelques jolies images et surtout des éléments d’espoir. De plus, un débat avait suivi et des témoignages ont ainsi porté l’illettrisme au niveau d’un véritable handicap aux conséquences sous-estimées. Et parce que ce sujet me touche, j’ai repris plusieurs fois ce livre pour retrouver les moments-clés. Même si l’approche est un peu trop intellectuelle à mon goût, l’auteur fait le tour me semble-t-il, de tous les obstacles qui se dressent devant l’apprentissage de la lecture. Mais j’ai trouvé très intéressante la scène page 200, où Sibylle réalise que sa fille est en train de lire. Cela ressemble à une seconde naissance.

Le traitement du sujet par l’auteur est dur. Il est effectivement dramatique de voir à quel point la peur, la honte paralysent l’illettré, à quel point l’environnement familial pèse parfois en faisant obstacle à la scolarité. Car ce monde de la connaissance auquel l’enfant peut avoir accès déclenche parfois chez lui un conflit de loyauté. Il croit trahir les siens et ses ascendants croient être reniés. L’auteur dénonce aussi la passivité de l’environnement scolaire qui peut maintenir un adolescent jusqu’à treize ans dans des classes qui ne lui apportent rien. Ensuite le jeune homme qu’il est devenu mobilise son énergie à donner le change, faire semblant jusqu’au moment où la vérité le rattrape et où il est submergé de honte. Même les actions d’aide à l’illettrisme sont critiquées par l’auteur puisqu’elle dresse le portrait d’une diplômée arrogante et condescendante se résignant à faire du social en attendant une chaire à l’université.

Le style est particulièrement maîtrisé pour nous précipiter, dès la première page dans l’univers glauque du personnage principal Léo, vingt ans. Mais l’auteur reste à distance, les mots choisis plombent le décor ou embellissent des scènes qui sont alors souvent soit des souvenirs soit des rêves.

« Maculé de petits ronds aux diamètres variables, l’asphalte est hérissé de reliquats de gomme. Les taches molles qu’ont fini par former les crachats des passants se détachent du sol de quelques millimètres. … Remontant la rue des Martyrs, Léo compte ces formes, et puisque la semelle en crêpe de ses souliers est très fine, il tente de sentir le relief minuscule que ces fragments d’humanité ont imposé à la chaussée : 1. 2. 3. 4.  Il organise sa pensée, anticipe les minutes qui s’égrènent comme les perles d’un chapelet invisible qui lui serrerait la gorge en même temps qu’il observe le nœud coulant du soleil fondre au-dessus des toits. »

Plus loin l’auteur décrit notre protagoniste rencontrant une prostituée et la suivant dans une chambre d’hôtel.

« La fille marche à la fenêtre. Ses fesses sont des quartiers de lunes impudiques soudées aux reins, dont la souplesse reptilienne révèle l’impertinent sourire de deux fossettes. »

Léo qui a tout de même un minimum de relations sociales, les collègues de l’usine, la concierge, sa grand-mère avec sa tendresse et ses crêpes à la confiture, les souvenirs de son enfance dans le mobil-home avec ses parents, semble seul et démuni. Quand l’émotion est trop vive Léo en effet va dialoguer avec lui-même au cimetière.

Nous faisons connaissance avec le quotidien de Léo un petit appartement qu’il partage avec un iguane enfermé dans son terrarium. A quelques blocs de là se situe l’imprimerie où il travaille. Les lettres le fascinent, comme celles qu’il voit de son lit, lumineuses brillant en haut d’une tour siège d’une banque et qui semblent le narguer.

« Un peu après six heures, une sphère orange incendie façades, pylones, rails, grues, asphalte, arbres chétifs piquant la ZAC, voitures qui filent. … Il s’habille d’un jean délavé trop grand pour lui, d’un tee-shirt clair… enfile ses baskets sans lacets et descend à pied les sept étages car l’ascenseur est en panne. Dans la cage d’escalier l’odeur des poubelles est tenace… »

En bas de l’immeuble enfin quelqu’un qui nous semble pouvoir éclairer la vie du protagoniste : Sibylle, l’infirmière, l’a soigné lors de son accident. Il y a perdu deux doigts de sa main droite. Une pancarte avertissait du danger, mais il ne savait pas lire. Personne à l’usine ne semblait connaître son illettrisme. Sibylle va l’aider à écrire de la main gauche puis elle comprendra qu’il a besoin d’apprendre complètement à lire et à écrire.

L’auteur distille tout au long de son roman des personnages et des scènes symboliques qu’il n’est pas toujours aisé de décoder : même si c‘est assez clair pour la chambre-bibliothèque de Sybille aux murs couverts de livres et d’écritures, c’est moins évident pour l’ami François qui filme la nuit, le noir étant pour lui synonyme de liberté. Il y a aussi Bébel, un collègue qui lui parle de son enfance et de son professeur.

« Le maitre plastronnait en pourfendeur des classes dominantes, devenant ainsi le porte-parole des laissés-pour-compte. Le petit Bébel était la vivante affiche de ses idées : l’homme naissait bon et le restait si l’odieuse culture des bourgeois ne le contaminait pas. … Il le savait sans affectation et l’invita plus d’une fois chez lui pour des cours de soutien. … son soulagement quand à seize ans l’usine le priva pour toujours de la présence poisseuse de cette homme. »

Malgré tout Léo s’impose à l’usine et s’oppose à son patron qui veut licencier un collègue. Alors, vainquant son trac il trouve le sujet  susceptible de faire l‘objet d’une conversation avec Sibylle.

 « Quand il se retrouve face à elle, il perd les pédales. Il ne sait plus ce qu’il dit. … Parler. Dire n’importe quoi – Aujourd’hui, j’ai tenu tête à mon patron qui avait licencié un collègue. Alors elle approche son visage puis pose ses lèvres sur sa joue – Un baiser pour votre ami, et à présent un second un second pour vous. Déflagration dans tout le corps. Larynx en charpie. …»

Maintenant Violette, la fille de Sibylle sait lire et Léo en est témoin.

« Léo est descendu chez Sibylle pour sa leçon. … Quand elle entend sa fille, au début, Sibylle ne prête guère attention à l’exercice. … Intriguée néanmoins par le caractère à la fois lancinant et mécanique de la voix, elle observe l’enfant et,… elle trouve que le joli cou tendu sur la page, les yeux remplis d’un sérieux ébloui, indiquent une autre vérité : Violette lit vraiment. La chose est advenue d’un coup, sans crier gare. Un perce-neige. Une fleur minuscule parmi le gel. Un tout premier soleil. A la graphie maîtrisée s’est superposée la lecture qui n’est venue qu’après l’écriture. …Quand elle lit, la  petite a l’impression tenace d’avoir elle-même tracé les lettres qui lui racontent une histoire. Auteur de sa lecture, le lecteur est ce puissant démiurge qui met au monde un sens, tandis que ce sens intègre sa voix à l’univers. »

Malgré une approche que j’admets difficile, c’est un livre à lire et où l’on peut trouver avec plaisir après une deuxième et pourquoi pas une troisième lecture des occasions de réflexion supplémentaires. Ensuite, débarrassé du suspens de l’intrigue, le lecteur apprécie pleinement le style élégant et nuancé de l’auteur.

 

 

 

« La Petite Boulangerie du bout du monde » de Jenny Colgan

J’étais prévenue : livre léger, drôle et touchant mais sans prise de tête, un livre pour la plage… En résumé un livre « feel good », c’est-à-dire bon pour le moral. D’ailleurs il existe des listes de ces livres, chaque éditeur ou presque a la sienne.

Alors ? Alors j’ai aimé parce qu’un livre léger peut ne pas être superficiel.

Polly et son mari, graphistes vivent dans un quartier huppé de Plymouth, fréquentent un petit monde branché jusqu’à ce que la crise économique fasse exploser ce cocon idéal. Alors que son mari retourne chez maman, Polly qui recherche un logement en phase avec ses revenus proches du néant se retrouve dans une petit île de Cornouailles. Alors que cette chute économique vertigineuse l’amène dans une région au climat hostile, dans un logement insalubre, à fréquenter une propriétaire aigrie et mal intentionnée, Polly s’acharne à trouver son équilibre et des satisfactions. Elle se met à fabriquer du pain, sauve un bébé macareux, fait la connaissance de marins-pêcheurs qui aiment son pain, et aussi d’un apiculteur exentrique et de son ami non moins loufoque.

Dans un style clair et plaisant, l’auteur attaque quand même quelques thèmes de société. L’idée de réussite sociale associée à l’argent et à la modernité face aux métiers traditionnels de la pêche, de la boulangerie et de l’apiculture. Elle mène cette réflexion en bravant les embruns, la marée et en pétrissant son pain. Et nous glissons avec facilité dans cette histoire à l’atmosphère iodée mêlée d’odeur de pain s’échappant de la petite boulangerie.

Et, énorme surprise : les dernières pages du livre sont consacrées à des recettes de pains, ceux que Polly prépare et que l’on voit dévorés avec gourmandise par ses amis tout au long des pages. En voici une… et je crois que je vais bientôt l’essayer !

« Pain blanc vite fait

Voici par où il faut absolument commencer quand on veut préparer du pain. Rien de plus simple, c’est l’idéal pour un dimanche où on se la coule douce. Ca vous permettra de coincer la bulle tout en ayant l’impression d’avoir réalisé quelque chose. Si vous vous êtes déjà dit : « Bah, ce n’est pas pour moi toute cette histoire de pain », j’espère vraiment que vous allez quand même tenter l’expérience. C’est le pain le plus facile à fabriquer. Vous ne pouvez pas vous planter, et dès que vous le goûterez, vous comprendrez pourquoi on aime jouer à la boulangère.

700g de farine
1 sachet de levure
 400 millilitres d'eau chaude
 une bonne cuillerée à soupe de sel
 une bonne cuillerée à soupe de sucre

Tamiser la farine avant de la réchauffer légèrement au micro-ondes (je la glisse  une minute à 600 watts). Ajouter la levure, le sel et le sucre, puis l’eau. Mélanger.

Pétrir pendant quelques minutes sur une surface saupoudrée de farine jusqu’à obtenir une boule homogène. Laisser reposer deux heures, le temps de lire les journaux ou d’aller se balader.

Pétrir de nouveau quelques minutes. Laisser reposer une fois de plus, le temps de prendre un bon bain pour se détendre.

Porter le four à 230°C et beurrer un moule à pain.

Faire cuire une demi-heure , ou jusqu’à ce que la miche produise un son creux quand on donne un petit coup en dessous.

Laisser refroidir le pain aussi longtemps que possible, puis le dévorer. »

Vous trouverez aussi dans l’édition Pocket les recettes des « allumettes au fromage », « beignets au maïs », « petits pains à la cannelle », de la « focaccia », des « bagels » et du « shortbread ».

Bonne lecture, et… Bon appétit !

 

« En finir avec Eddy Bellegueule » d’Edouard Louis

Edouard Louis a écrit ce premier roman à 21 ans. Roman ou récit, peu importe car dès les premières lignes on le croit, on sait qu’il s’agit  de sa vie. Son enfance terrible. Son étonnement, sa honte de ne pas se sentir comme les autres. Ses manières de fille comme disent ses parents perplexes, étonnés puis honteux. Son père qui le force à faire du foot. On voit cet enfant, au fil des ans, faire comme si c’était la première fois qu’on lui faisait une remarque sur ses allures de gonzesse. Ensuite on le voit faire comme s’il ne pouvait  se dérober à cet inéluctable rendez-vous avec les deux garçons qui l’insultent et le battent. Faire ses sourires qu’il tend à ses bourreaux et à tous ces autres dans l’espoir de se faire aimer.

« Certaines fois nous nous croisions dans l’escalier bondé d’élèves, ou autre part, au milieu de la cour. Ils ne pouvaient pas me frapper au vu de tous, ils n’étaient pas si stupides, ils auraient pu être renvoyés. Ils se contentaient d’une injure, juste pédé (ou autre chose). Personne n’y prenait garde, mais tout le monde l’entendait. Je pense que tout le monde l’entendait puisque je me souviens des sourires de satisfaction qui apparaissaient sur le visage d’autres dans la cour ou le couloir, comme le plaisir de voir et d’entendre le grand aux cheveux roux et le petit au dos voûté rendre justice, dire ce que tout le monde pensait tout bas et chuchotait sur mon passage, que j’entendais Regarde, c’est Bellegueule, la pédale. »

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« Le selfie gascon » de Perry Taylor

Perry Taylor selfie-gasconPerry Taylor est un artiste. Je ne peux pas vous le présenter comme écrivain, pourtant ses dessins et ses légendes valent les plus longs discours. Cet anglo-gascon croque avec tendresse depuis plusieurs années tous ces gens de Gascogne qu’il cotoîe dans la rue, sur les marchés, sur les terrains de rugby, à la pétanque, dans les courses cyclistes, aux parties de chasse, dans les vignes et les chais. Ses dessins sont pleins de tendresse et les traditions qu’il épingle avec humour,et bien, il me semble qu’il les fait presque siennes.

En plus du thème que j’apprécie, moi-même gasconne d’adoption, j’aime beaucoup la patte du dessinateur Perry Taylor, la douceur des traits et des couleurs. Le bonheur transpire aussi bien des courbes légères de la stature du fermier, de son tracteur ou de la volaille qui l’entoure. Qui donc déjà a parlé du bonheur dans le pré ? Lire la suite

« L’ordre du jour » d’Eric Vuillard

vuillard ordre du j « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard

Le prix Goncourt a été créé pour récompenser chaque année « le meilleur ouvrage d’imagination en prose, paru dans l’année » Il est attribué presque exclusivement à un roman. Mais cette année, « L’ordre du jour » d’Eric Vuillard est sous-titré « récit ».

J’ai voulu vérifier la nature du vœu des Frères Goncourt car ce livre me semblait ne pas répondre à sa définition. Je n’avais pas eu ma dose de rêve qui va avec un roman. Mais c’est sûr que ce n’était pas l’objet du récit.

La trame historique de l’ouvrage est essentielle et il ne peut pas effectivement être qualifié de roman. Mais il entre certainement dans la gamme des ouvrages primables car l’imagination y tient sa place même si en lisant « l’ordre du jour » on a l’impression de se pencher sur l’Histoire, notre Histoire.

Eric Vuillard part du principe qu’il y a un moment crucial où les événements basculent. En l’occurrence ce jour du 20 février 1933 où Hitler et son parti invitent les vingt-quatre grands industriels allemands pour solliciter leur aide financière aux fins de soutenir le parti nazi lors des prochaines élections. Quoi de plus banal lorsqu’on ne sait pas encore ce que l’histoire va devenir. C’est peut-être cet angle nouveau qui a été récompensé par le Goncourt. Lire la suite

« Si la lune éclaire nos pas » de Nadia Hashimi

nadia hashimi « Si la lune éclaire nos pas » de Nadia Hashimi

Conquise par un précédent livre de Nadia Hashimi, « La perle et la coquille » j’ai lu avec un grand plaisir ce livre d’une auteure afghane. L’écriture de Nadia Hashimi est juste, décrivant les drames et les obstacles rencontrés sans pathos. Ses thèmes parlent des femmes, de l’éducation des filles, de la pesanteur des traditions, mais sans jamais renier sa culture. Elle a ajouté avec ce livre le thème de l‘immigration, décrivant l’avancée progressive d’une femme et de ses trois enfants sur le chemin des pays de la paix. Après avoir été fascinés par le luxe et le chic européen, les afghans n’y voient plus que la possibilité d’une vie loin de l’oppression religieuse et de la guerre. Lire la suite

« La neige de Saint-Pierre » Léo Perutz

NEIGE ST PIERREIl y a des livres que j’ai besoin de relire, comme s’ils recélaient encore un mystère que je n’avais pas réussi à pénétrer. « La neige de Saint-Pierre » de Léo Perutz fait partie de ceux-là. Ecrit dans les années 30, interdit sous le régime nazi, avec en fond historique le  bolchévisme, le nazisme et la perte de la foi, l’auteur nous jette dans une énigme  vertigineuse. Nous voyons ce jeune médecin engagé par un baron et maire d’un village de l’Allemagne du nord se diriger vers le lieu de son office. C’est au moment où ce jeune homme se trouve en transit dans l’espace temps avant l’heure de son train que tout  bascule. Un jeune médecin quelque peu rêveur et sans grande motivation a accepté un poste dans un village un peu par désespoir. En effet il est tombé sous le charme d’une belle jeune femme grecque rencontrée au Laboratoire de bactériologie dans lequel ils travaillaient tous les deux. Mais celle-ci disparait rapidement de la circulation dès son travail terminé. Il l’a recherchée dans tout Berlin jusqu’à l’obsession. Il quitte ainsi sans regret cette ville. C’est dans ce village qu’il vivra un certain nombre d’événements étranges mais aussi heureux car il y rencontrera de nouveau la belle Kallisto Tsanaris et vivra avec elle une histoire d’amour. Embauchée par le Baron, elle participe à ses recherches quelque peu mystérieuses. Mais tout cela est-il vrai ? Lire la suite

« Chanson de la maison silencieuse » d’Olivier Adam

Erreur de livre, mais captée par la poésie du 1er paragraphe, je l’ai gardé !
Je voulais un livre d’Olivier Adam, mais pas celui-là… La lumière n’est jamais suffisante pour moi à la librairie et je n’ai pas bien vu le titre.
Mais quand j’ai commencé à lire le premier chapitre, j’ai été saisie par la poésie des toutes premières lignes.
Connaissez-vous Lisbonne ? Je crois qu’Olivier Adam parle de cette ville :
« Tout ici succombe à l’inclinaison. Les tuiles oranges coulent en cascade, ruissellent des ruelles, se suspendent aux abords des belvédères, puis replongent vers le fleuve. La ville entière semble s’y glisser peu à peu, se couler dans ses eaux bleu nuit, y sombrer sans fin. Sous la surface opaque, j’imagine des quartiers anciens. Des palais délabrés engloutis par les flots. Enlisés dans les sables. (…) Je quitte l’hôtel et débouche dans la lumière acide du printemps. Les escaliers s’effondrent en douceur. Je les dévale sans hâte, les yeux brûlés, aspirée par l’océan lointain, à peine entravée par les allées courbes, enserrées par les façades décrépies où s’effrite un nuancier fané d’azulejos.
Un promontoire me retient. De l’asphalte surgissent des arbres mauves, dévorés de ciel. L’estuaire se déploie en contrebas, lacéré de rubans turquoise, virant au gris aluminium à la faveur d’un nuage. Puis de nouveau la ville s’abandonne.
Plus rien ne s’oppose.
Tout consent à la noyade. »
C’est la quête d’une jeune femme à la recherche de son père. Tout donne à penser pourtant qu’il s’est suicidé. La voiture près de la rivière, ses effets personnels dans le coffre, sa guitare sur le siège arrière, et ses santiags sur la rive. Cependant des amis pensent l’avoir croisé à Lisbonne. Ou bien, ce chanteur de rues est son sosie.
La fille du chanteur nous emmène dans les rues de Lisbonne et en chemin, elle égrène ses souvenirs. La vie avec sa mère, si peu de temps. La vie avec son père qu’elle connaît peu même s’ils dormaient sous le même toit. Toit qu’elle abandonnait régulièrement pour trouver refuge chez les gardiens de la propriété lorsque l’équipe de musiciens débarquait chez son père pour un enregistrement. Elle se réveillait dans sa chambre envahie d’artistes éméchés puis laissait sa place.
Elle redécouvre au gré de ses souvenirs l’image de son père obsédé par une femme qui sans cesse le quitte et qu’il poursuit à travers le monde. Un père dépressif qui veut renoncer à la création, aux concerts. Un père épuisé après les tournées, effaré du vide qui succède à l’effervescence de la performance publique. Carbonisé de l’intérieur dit-il.
En fréquentant le domicile d’une camarade, elle lui envie ses repas en famille, l’obligation de rendre comte à ses parents de ses notes, de ses horaires. Alors que son amie est fascinée par les mannequins, les actrices, les musiciens qu’elle rencontre chez la fille du chanteur.

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« Le lionceau » de Josef Skvorecky – Mois de la littérature de l’Europe de l’Est

le lionceau« Le lionceau » Josef Skvorecky

Je ne sais plus comment ce livre d’un auteur tchèque est arrivé dans ma bibliothèque et pourquoi je ne le lis que maintenant. Je ne peux que vous recommander de ne pas vous attarder sur la présentation qu’en fait l’éditeur et qui dévoile trop l’intrigue. C’est cela qui m’a mise dans une sorte d’état d’impatience et a un peu troublé ma lecture. Mais c’est un livre de j’ai aimé car l’auteur fait une description précise des rapports sociaux sous le régime communiste. Même si en arrière-plan la gravité a ses racines, l’auteur fait la part belle au cynisme et à la dérision.

Il faut dire que la première partie du livre est assez déconcertante. Le narrateur coureur de jupons, intriguant pour parvenir à ses fins est un personnage assez agaçant par son entêtement. Il accepte cependant de combiner une sortie à trois avec son ami Vaclav amoureux d’une superbe jeune femme. Son idée étant que lui-même ne se rendra pas au rendez-vous pour que les deux jeunes gens passent la soirée ensemble. Mais le narrateur à son tour tombe amoureux de Mlle Stribrna.

« Je me reprochai violemment de négliger le sport depuis des années. Mlle Stribrna était comme une gymnaste ; pas une fanatique  du cheval de voltige, mais une gymnaste, de celles qui s’entraînent pour la beauté du corps. Et elle ne s’entraînait pas en vain. Fichtre non ! Je n’étais pas surpris que Vaclav, quand elle s’était présentée à son cours du soir, se soit brusquement laissé tomber de la barre où il exécutait un tourbillon, ait heurté le mur et se soit abattu sur le sol avec l’effigie d’un homme d’Etat accrochée à sa  ceinture.  Je pris un peu de repos et je plongeai de nouveau. »

Le narrateur est rédacteur dans une maison d’édition et nous plonge dans un milieu ou chacun louvoie pour favoriser un auteur ou bien le critiquer suivant l’humeur politique du moment car il est inutile de prendre des risques. La lecture et la correction des manuscrits après de longues palabres est l’occupation essentielle des rédacteurs.

« Je fis la grimace, j’ouvris le manuscrit et je fus frappé par la première phrase : Hanka en était certaine : elle avait un polichinelle dans le tiroir.

Nom d’une pipe ! La phrase était énergiquement soulignée d’un trait de crayon sinueux, mais l’autre écriture, déjà familière et tout aussi énergique avait noté dans l’interligne : Hanka en était certaine : elle avait eu tort de coucher avec François. Il l’avait engrossée.

L’auteur et ses méthodes de révision me captivait. Je feuilletais le manuscrit et j’examinais attentivement les interventions de Brat et les solutions de rechange proposées par la jeune femme. Elle avait de l’imagination. Son vocabulaire obscène était remarquable car pour chaque expression biffée par l’académicien, elle proposait  un synonyme, et parfois même deux ou trois autres variantes entre parenthèses.

L’auteur décrit avec beaucoup de détails les complots et trafics d’influence pour décrocher une publication, acceptée un jour, puis annulée le lendemain. Lui-même a effectivement été victime de cette censure.

Sur fond de contrainte politique, les comportements sociaux même amoureux ne sont pas dépourvus de cynisme. Mais sans qu’on puisse immédiatement l’identifier se met en place comme une intrigue policière qui n’a rien à envier à Sherlock Holmes. Notre narrateur dans un chapitre final relie magistralement les fils de l’histoire dont nous avions tout de même assez précisément cerné les contours.

En ce qui concerne le style, dans la première partie du récit, l’auteur utilise des formulations pas toujours très heureuses, parfois lourdes et même ampoulées. Mais il se peut que le traducteur ait eu du mal à restituer en français des tournures imagées de la langue d’origine. Le style et/ou la traduction est incontestablement plus fluide dans la deuxième moitié du livre.

Un livre que je conseille et j’espère me procurer facilement d’autres titres de ce même auteur.